Quel numérique pour la bande dessinée ?

Cet article est une republication de l’article publié par Adrien Cornelissen sur http://media.digitalarti.com 

Le neuvième art, à sa manière, n’a pas échappé à la révolution digitale des années 2000. Et si la bande dessinée numérique demeure, en France, une discipline relativement confidentielle, auteurs, éditeurs et lecteurs ont néanmoins participé à l’édification d’une culture propice aux expériences nouvelles. A l’heure où certains festivals comme Angoulême (du 28 au 31 janvier 2016) ou Pulp (du 8 au 10 avril 2016) s’ouvrent à des projets hybrides, il convient d’appréhender la bande dessinée numérique et comprendre ce qu’elle est.

D’emblée, l’annonce du sujet parait ambitieuse. L’expression “bande dessinée numérique” sous entend toute une complexité. Parlons-nous alors du marché de la bande dessinée numérique ? des usages et formats numériques ? ou encore des nouvelles formes de création qui en découlent ? Si ce dernier point nous intéresse particulièrement, il est tout aussi important d’adopter une approche globale et d’esquisser une réponse à ces questionnements.

Un modèle économique qui se met en place

Déjà dans les années 1990, une partie de la communauté bédéiste s’était adaptée au mode de diffusion par internet. Plusieurs auteurs pionniers, dont les célèbres américains Stafford Huyler (Netboy) et Charley Parker (Argon Zark! ), se lancent dans l’aventure des bandes dessinées numérisées et publiées en ligne.


1ere slide de la BD the current Argon Zark! story. ( à lire intégralement

Les webcomics, ainsi nommés, offraient également une alternative au système traditionnel des éditeurs et des industriels. Ce modèle économique, basé sur la suppression des intermédiaires et la baisse des coûts, s’avère radical et en partie trop simpliste pour s’imposer. Au milieu des années 2000, en France, certains auteurs, dont le plus notable est peut être Boulet , expérimenteront également la diffusion sur le web et marqueront l’âge d’or des blogs BD.

extrait du blog bouletcorp.com, 2007

Quelques années plus tard, force est de constater que les distributeurs n’ont pas disparu des radars numériques. Après un essoufflement des débats sur la viabilité du secteur et sur la question des droits d’auteur, le marché de la bande dessinée numérique s’est lentement mais solidement structuré au point de voir émerger de puissants acteurs comme ComiXology , récemment racheté par Amazon ou Izneo, leader sur le marché français de la vente en ligne de bande dessinée numérique. En 2016, avec un catalogue de plus de 12 000 références, un service de location à la demande et une offre d’abonnement illimité, la dernière plateforme citée ressemble à s’y méprendre à un Netflix de la bande dessinée, preuve supplémentaire d’une marchandisation bien entamée.


Offre abonnement sur le site Izneo

Malgré tout, l’explosion de la bande dessinée numérique est encore timide. De fait, le digital ne s’est pas substitué aux oeuvres physiques, à l’inverse d’un secteur musical entièrement chamboulé par la dématérialisation. Si une partie des lecteurs privilégie d’abord la bande dessinée numérique, la majorité semble toujours attachée aux éditions papiers (à noter qu’il n’existe à ce jour aucune étude quantitative à ce sujet). Par ailleurs l’absence de réelles adaptations numériques pourrait également être à l’origine de ce constat : dans la plupart des cas la bande dessinée numérique reste synonyme d’une simple bande dessinée numérisée.

Nouveaux usages et nouveaux formats de lecture

Pour accompagner l’éclosion du marché il serait donc nécessaire d’analyser les usages existants et d’adapter en conséquence de nouveaux formats. Avec l’utilisation des ordinateurs, puis celle des supports mobiles (tablettes et smartphones), le format d’une planche ordinaire n’est évidemment plus adapté. Utilisant le principe du diaporama, le turbomédia  est donc devenu la forme visuelle la plus courante dans la bande dessinée numérique. L’utilisation de slides permet une multitude d’effets dont les plus évidents, la maîtrise du rythme de lecture par le clic et le mélange des codes de l’animation et des jeux vidéos, suffisent aujourd’hui à définir un nouveau standard du genre. Les dessinateurs Balak  ou Malec, spécialistes dans l’usage du turbomédia, ont largement contribué à faire découvrir cet outil.

extrait:  la bd numérique expliquée par Balak (à lire en intégralité)

THE BEGINNING:TRAILER, Malec 

D’autres auteurs, tels que Scott McCloud , ont théorisé des concepts d’interfaces plus rarement utilisés. Dans Réinventer la bande dessinée, paru aux éditions Delcourt en 2000, l’américain, par ailleurs concepteur des 24 heures de la bande dessinée, présente l’infinite canvas. Inspiré par les fenêtres d’affichage et des modes de navigation façon Google Maps, infinite canvas permet de lire des planches de tailles quasi infinies. La bande dessinée, dégagée de sa contrainte spatiale, se réconcilie ainsi avec un caractère perdu lors de l’invention du livre, celui de la “non-interruption de la ligne du temps”.


Présentation du prototype du moteur graphique de la bande dessinée numérique « Un livre gravitaire »…

Le livre gravitairequi explore d’autres possibilités narratives, est un bel exemple de format novateur. Un moteur graphique créé sur openFrameworks permet un défilement de l’histoire sur le principe de la gravitation. L’inclinaison du support de lecture, tablette ou smartphone, remet en question les schémas classiques hérités de l’album papier. Il s’agit d’abord de souligner le propos d’un bédéiste grâce à la transposition des codes du cinéma (transitions, ralentis…).

La bande dessinée numérique trop en avance sur son temps ?

C’est en s’appuyant sur ce type de formats que ce sont développés quelques uns des beaux et rares projets de bande dessinée numérique comme Professeur Cyclope , un mensuel de bandes dessinées et de fictions numériques créé en 2013 et soutenu par Arte.


USINE À GAZ, 8 regards d’auteurs sur le dérèglement climatique. 8 histoires et expériences narratives complètes en libre accès à lire sur écrans

Une vingtaine de numéro a déjà été publiée mais malgré de belles expérimentations artistiques, la revue, qui ne comptabilise qu’un faible nombre d’abonnés, balbutie et risque de voir son activité péricliter. Annaïg Plassard, secrétaire de rédaction, précise que “L’équipe de Professeur Cyclope a toujours eu conscience que le grand public ne comprendrait pas immédiatement la démarche numérique. La viabilité du modèle repose sur d’autres leviers que l’abonnement. En nouant des partenariats par exemple.

A travers cet exemple on devine finalement les limites de la bande dessinée numérique. Malgré une vraie cohérence dans le fond et la forme, elle ne suscite pas encore l’intérêt d’un large public. Le numérique s’apparente davantage à un vaste champs d’expérimentation qu’à une terre fertile. Heureusement, face à un manque de soutien des éditeurs et des partenaires privés (voir le débat Tous éditeurs ? de L’Emission dessinée), certaines initiatives comme Electricomics encouragent la création individuelle de bande dessinée numérique. Cette application gratuite, créée par le génial Alan Moore (Watchmen), permet d’accéder à des kits de développement afin de réaliser facilement sa propre bande dessinée numérique.

Vers une hybridation de la bande dessinée

Hormis la rare réussite de quelques projets crossmédia comme Lastman : Universe  (manga décliné en série animée, en jeux vidéo et en bande dessinée numérique sur delitoon …) la révolution numérique n’est peut être pas là où on l’attendait. Les projets les plus intéressants et qui trouvent un écho auprès du public prennent des formes surprenantes. Aussi quelques expositions hybrides, à la croisée des arts plastiques et numériques, ont proposé un travail défricheur et ludique sur ce que pourrait être l’avenir de la bande dessinée.

La saga Lastman, récompensée en 2015 à Angoulême par le Prix de la série, est à l’honneur cette année au Quartier Jeunesse de cette 43eme édition du festival. 

Parmi elles, Dans l’Oeil du Cyclope présentée à Stereolux et à la Ferme du Buisson en 2014. Dans ce parcours d’installations imaginé par les fondateurs de la revue Professeur Cyclope, des objets de la vie quotidienne, un vélo, une photocopieuse ou un frigidaire, sont détournés pour offrir une nouvelle expérience interactive, quand des dispositifs farfelus permettent une expérience singulière de lecture. “Ces propositions plastiques renouvellent l’art de la bande dessinée en proposant une expérience collective plutôt qu’individuelle”, précise Vincent Eches, directeur de La Ferme du Buisson- scène nationale de Marne-la-Vallée et programmateur du PULP Festival.


EXPOSITION « DANS L’ŒIL DU CYCLOPE » / 2014

Paradoxalement en regardant de plus près les festivals dédiés à la bande dessinée, il est difficile de trouver des  projets hybrides digne de ce nom. Les festivals We Do BD , Angoulême et bien entendu Pulpdédié aux nouvelles formes de création dans la bande dessinée (18 000 visiteurs lors de la précédente édition du festival) sont peut-être les seuls à les promouvoir dans leurs programmations. Ces deux derniers présenteront  plusieurs projets communs. Ainsi la présentation de Phallaina sera l’un des moments forts du festival d’Angoulême. Ce dispositif hybride créé par Marietta Ren mélange un roman numérique pour tablettes et une fresque narrative et sonore de 115 mètres de long.


Phallaina : la première « bande défilée », par Marietta Ren [teaser]
L’exposition S.E.N.S de Marc-Antoine Mathieu (auteur du superbe 3 secondes), conçu comme un récit spatial sous forme d’errance ou le spectacle-performance Billy the Kid I Love You seront présentés lors de la prochaine édition du PULP Festival. Ce dernier spectacle proposera une nouvelle forme d’écriture filmique en mêlant des images de Loo Hui Phang, les dessins exécutés en direct par Philippe Dupuy et Fanny Michaëlis et accompagnés par la musique de Rodolphe Burger et Julien Perraudeau.


Installation S.E.N.S. de Marc-Antoine Mathieu au LiFE Saint-Nazaire 

Il est finalement légitime de se demander ce qu’il reste du neuvième art dans ces formes hybrides.  Reste qu’elles ont le mérite de poser de nouveaux jalons dans un secteur numérique où la bande dessinée doit encore trouver sa place. Dans les années à venir, nous attendrons avec patience la réinvention numérique, ou non, de la bande dessinée…

Rédaction Adrien Cornelissen